Brigitte Dancel (Professeur à l'université de Rouen)

 
Compte-rendu de publications dans Carrefours de l'éducation.
Revue de l'Université de Picardie. N° 14 - 2002.
 
"Rien ne destine Jean-Marie Déguignet né en 1834, dans une famille paysanne pauvre de la région de Quimper, à rédiger ses mémoires. Et pourtant par deux fois, il retrace l’histoire d’une vie dont il est fier.
Cette fierté ne vient pas d’une ascension sociale puisqu’il meurt dans le plus complet dénuement ; elle s’appuie sur le sentiment d’avoir vécu une vie hors d’un ordinaire et d’un oubli qui devaient être son lot.
 
Trop pauvre pour aller à l’école, il découvre qu’il peut apprendre, seul, à lire et à écrire.
Breton, il n’a de cesse d’apprendre le français.
Dominé, il vote républicain dans une terre conservatrice.
Anticlérical et athée, il tonne contre une Bretagne asservie aux prêtres.
 
Ce récit de vie intéresse l’histoire de l’éducation. Il témoigne de ces apprentissages faits hors de toute institution, bricolés au cours des années et mis en scène dans des mémoires qui donnent une dignité refusée au départ ; il fait entendre la voix des humbles si faiblement audible.
 
À 10 ans, Jean-Marie mendie puis garde les vaches.
À 20 ans, il s’engage, par deux fois, dans l’armée de Napoléon III. Il voyage ainsi en France, combat en Crimée et en Italie, participe au maintien de l’ordre en Algérie et fait partie de l’aventure mexicaine. Faute de pouvoir signer un troisième engagement, il rentre à Quimper en 1868. Très vite marié et chargé d’une famille nombreuse, il tient à ferme une exploitation agricole.
Mais, à 48 ans, un accident le contraint à trouver des activités moins pénibles physiquement.
À 53 ans, veuf depuis quelque temps, il se retire dans un galetas à Quimper et commence à « gribouiller » le récit de sa vie.
Peu de temps avant de mourir, le 29 août 1905, il écrit : « Mon temps n’a pas été tout perdu comme on a pu le voir dans le cours de ces récits. »
 
À 9 ans, Jean-Marie apprend à lire en breton avec sa mère. Il parfait cet apprentissage auprès d’une «vieille fille» qui dispense gratuitement ce savoir aux enfants du village. Le curé lui offre un livre de messe bilingue, breton-latin que, bientôt, il connaît par coeur. Il a 16 ou 17 ans quand, seul et en cachette, il apprend à lire et à écrire en français, en un temps où la langue bretonne se fixe dans l’écrit en suivant un mouvement celtisant né en Europe dans les milieux intellectuels de la seconde moitié du XVIIIe siècle ; revigoré par l'image romantique du barde, ce mouvement magnifie les racines populaires des cultures européennes étouffées par la tradition savante gréco-latine.
Déguignet, lui, n’a pas de mots assez durs contre une langue bretonne «pauvre en mots» et incompréhensible aux Bretons euxmêmes. Il n’a que sarcasmes pour la mode qui veut que les élites parisiennes glorifient une langue « barbare » qui isole « les pauvres Bretons ». Par opposition, Déguignet aspire à la culture classique dispensée dans l’ordre secondaire de l’enseignement. C’est l’armée qui lui fournit des occasions d’accéder à des compétences dignes d’un jeune homme de bonne famille, à la différence près que Déguignet fait ses classes à 20 ans passés et qu’il les mène de front avec sa vie d’adulte. Pour expliquer cette acquisition de savoirs qu’il n’aurait jamais dû faire, Déguignet avance une explication qui, comme dans un conte, ne peut être que magique tant est fort en lui le sentiment de transgresser un interdit social.
En 1843, une mauvaise piqûre d’abeille lui laisse une cicatrice qui devient « l’ouverture » où passe le savoir. Il est étonnant de voir combien cet homme qui proclame son souci de rationalité, s’attache à une explication qui en manque si peu. À l’abeille, Déguignet ajoute une compétence innée : une « incroyable mémoire ». Hormis le court temps d’école au village, les modes d’apprentissage de Déguignet dérogent au mode simultané. Soit il s’instruit seul, soit il apprend dans une relation duelle où maître et disciple s’apprécient mutuellement, le premier reconnaissant au second des capacités hors du commun et le second goûtant d’être tenu tel étant donné son milieu d’origine.
 
La rencontre décisive se fait lorsqu’il a 22 ans. Après le siège de Sébastopol, malade, il fait la connaissance d’un caporal qui a suivi le cursus élitiste de l’enseignement secondaire. Ce maître de hasard qui explique « d’une façon claire et intelligible », trouve un élève à « l’esprit inquiet et chercheur » qui apprend vite avec « goût » et « volonté ». Déguignet reconnaît qu’il est redevable à l’armée de cette fructueuse rencontre. L’armée est bien l’école des pauvres, pour peu que ces derniers montrent des dispositions. Après la pauvreté, Déguignet identifie le second frein à l’acquisition de connaissances : les Bretons soumis au clergé catholique. Il ne lésine pas sur la description de ces ennemis du savoir, « sauvages » de l’Armor ou « ignorants et abrutis » de l’argoat, tous soumis aux «charlatans noirs [qui] veulent toujours cacher la vérité au populo ».
Si la vie de Déguignet telle qu’il la présente, prend des allures de conte avec un héros, l’objet d’une quête, des aides et des ennemis, l’histoire finit mal même si le héros se marie et a beaucoup d’enfants ! Les savoirs acquis par autodidaxie donnent à Jean-Marie un capital intellectuel qui n’est source ni d’aisance matérielle ni d’ascension sociale. En revanche, elle donne à Déguignet la dignité et la conscience de sa propre vie. C’est sa manière à lui de transcender sa position inférieure dans l’échelle sociale. Il sait qu’il appartient à la classe des dominés. Dans son invention de soi, s’il acquiert des connaissances, ce n’est pas désir de quitter sa classe d’origine, mais pour ne pas être dupe et pour avoir la satisfaction d’avoir su se servir de ses dons et de sa raison afin d’assumer sa condition de pauvre.
Sa seule richesse tient dans une position dont il dit ne jamais avoir dérogé : il est un homme debout dans une société de classes qui le destinait à vivre couché. Il écrit pour témoigner à la place de l’innombrable peuple des pauvres qui ne peut en faire autant. Car Déguignet souhaite être lu. Il craint pour la postérité de ses écrits qu’il imagine livrés aux souris, oubliés dans une armoire.
 
Déguignet rédige ses mémoires plus de dix ans après le vote des lois Ferry. Bien que républicain convaincu, Déguignet a l’enthousiasme modéré même s’il envoie à l’école ses garçons. Son adhésion à la laïcité est pleine et entière. La gratuité lui paraît une lourde charge pour l’État. L’obligation le laisse sceptique car l’instruction ouvre les yeux à des malheureux que la société laisse ensuite sur le bord du chemin. Cette position montre aussi combien Déguignet valorise l’autodidaxie que l’obligation scolaire peut rendre inutile, niant ainsi ses efforts personnels. À l’extrême fin de sa vie il propose sa «méthode » : « J’affirme que le premier venu peut, avec un peu de goût et de volonté, apprendre toutes ces choses […] sans maître ni professeur, et sans qu’il en coûte un centime à personne.»
Point de maître, point de locaux, point de livres car un seul suffit : celui de « la Nature» qui pose les bonnes questions. Les mémoires de cet autodidacte présentent une richesse propice à des recherches touchant à différents domaines : replacer leur auteur dans l’approche de l’autodidaxie et de ses caractéristiques, travailler sur la langue de Déguignet et les liens qu’elle entretient avec le discours rhétorique et le discours populaire, prendre en compte cette rare parole de soldat du XIXe siècle, mettre en regard Jean-Marie Déguignet et Pierre Jakez Hélias dans leur approche de la Bretagne, en se souvenant que le second né en 1914 (soit deux générations d’écart), fait de brillantes études secondaires couronnées par une agrégation de lettres, analyser les raisons du succès de librairie remporté par cet ouvrage qui satisfait sans doute la quête d’authenticité à l’égal de la réédition d’un succès des années soixante-dix, Le pape des escargots du bourguignon Henri Vincenot, préciser les conditions particulières de la réception de ce livre en Bretagne et dans les milieux régionalistes à l’heure où le débat sur les langues régionales reprend vigueur.
 
À la fin de ses mémoires, Déguignet pose la question : « Que vont devenir ces longs écrits ? » Rassurez-vous Monsieur Déguignet, nous lisons vos mémoires avec intérêt, plaisir et sou-vent avec amusement devant la saveur de votre langue et de vos néologismes. Vous souhaitiez être encore lu « dans cinquante ans, cent ans, mille ans et plus», vous disposez d’ores et déjà d’un centre de recherche.
 
 
 
Copyright © Arkae