Contes et légendes de Basse-Cornouaille

Conteur, viscéralement conteur, c'est ainsi que nous apparaît Jean-Marie Déguignet

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Sa grande réussite, l'histoire de sa vie : l'accueil fait par les lecteurs aux Mémoires d'un paysan Bas-Breton est le meilleur baromètre pour s'en convaincre.
Sans doute ses péripéties de mendiant, de soldat de l'Empire, de cultivateur républicain, de clochard anticlérical, portent en elles le parfum des grandes épopées individuelles, mais s'il ne les avait pas consignées avec brio, ce n'aurait été qu'un honnête compte-rendu de militaire colonial, voire un de ces pâles souvenirs d'ajoncs et de battages à l'ancienne, qui garnissent nos bibliothèques bretonnes.

 

Seul le tiers du récit est publié. 
Sur les 2584 pages du récit de sa vie, seul le tiers est publié dans les Mémoires. Nous avons volontairement gardé pour des éditions postérieures, les poèmes et les contes. Ceux-ci sont rassemblés dans les pages 200 à 274 du manuscrit, puis dans les pages 340 à 437, 457 à 471.
On y trouve des contes et légendes de facture classique, mais inédits. Au traditionnel fonds lié à l'Ankou et à la Mort, s'ajoutent des contes drôles pour les enfants, des contes moraux ou le Bien triomphe du Mal, et des contes pour magnifier l'intelligence des paysans face aux nobles et aux diables.

Toutefois, Déguignet ne peut s'empêcher de mettre sa griffe sur ces contes. Pas question de raconter seulement ce qu'il a entendu dans son enfance. Notre homme, toujours philosophe, fait des réflexions sur tout. Et à la lisière du récit et du conte, il nous donne par exemple sa version de l'invention de l'Ankou par les prêtres. Il profite là encore pour égratigner avec mauvaise foi ses ennemis de toujours, parfois cependant avec pertinence.

Plus intéressante sans doute son opinion sur les chercheurs de légendes. Fâché avec Anatole Le Braz, qu'il soupçonne, à tort, de lui avoir soustrait la première relation de ses Mémoires pour la piller, il dresse un portrait peu flatteur des collecteurs de légendes du XIXe siècle. Déguignet se gausse de ces messieurs, nobles éclairés, ou intellectuels, qui parcourent les campagnes à la recherche de la tradition orale.

Beaucoup d’informateurs les ont bernés, affirme-t-il. Un jugement nuancé par les spécialistes contemporains. Certes, il y a eu ·des blagueurs, des fumistes, qui ont mystifié les folkloristes, mais l'histoire et les études comparatives ont vite fait de trier le bon grain de l'ivraie. JI pointe du doigt avec raison ces écrivains qui ont fait de la littérature à partir de leur collectage. En fait la vindicte personnelle de Déguignet envers Le Braz fausse en partie son jugement, qu'il faut quelque peu relativiser.

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Ankou, wig-wig, charette de la mort ...

Alors, plongeons-nous dans le meilleur de Déguignet, ce monde fantastique, de couriquets, de sorcières, de diables, de revenants. Délectons-nous des histoires de reines, de princes charmants, d'hercules bas-bretons. Rions de bon coeur aux tours pendables faits aux nobles, aux diables, aux prêtres. Tremblons devant l'Ankou, précédé des oiseaux de mauvais augure, des wig-wig de la charrette de la mort, des battements des lavandières, des hululements du hoper-noz. Dansons avec les lutins de Kerleur, les korrigans de Plas an dañs, la gwrac'h du Stangala ... et revenons sur terre avec notre conteur, qui nous explique que ce ne sont que des sottises d'analphabètes armoricains. Mais, les choses ne sont pas si simples, relisons les Mémoires et on s'apercevra que tout en affirmant ne pas y croire, Déguignet est totalement imprégné de cette civilisation magique qu'il a décidé de mépriser, au nom de la science et du progrès, tout en s'y référant sans cesse.

" II faisait nuit depuis longtemps sans doute. La lune éclairait faiblement le sommet des arbres. Le temps était propice pour les rôdeurs de nuit, les lièvres, les lapins, les blaireaux, les chiens d'eau, pour les couriquets et les fées. Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces derniers êtres nocturnes tant l’homme conserve toujours dans sa tête les premières notions qu'on y a fourrées. Or, la mienne avait été bourrée de légendes, de revenants, de lutins, de fées et de couriquets. Et, en ce moment, je me trouvais en plein dans le pays de ces habitants de la nuit et à l'heure même où ces habitants se livrent à leurs travaux 011 leurs ébats nocturnes.

J'avais beau secouer la tête, en me disant que c'était réellement par trop stupide de songer à de pareilles niaiseries, ces premières idées dans ma jeune cervelle s’y manifestaient toujours. Certes, ces êtres imaginaires ne me faisaient plus peur maintenant. Si je m'étais trouvé dans une pareille situation à l'âge de douze ans, je serais sorti de là, les yeux fermés avec mes cheveux dressés comme les plumes d'un porc-épic en colère el en récitant mentalement des Pater et des Ave Maria à l'adresse de la Dame de Kerdévot, afin qu'elle vienne me protéger contre tous ces méchants habitants de nuit  ".

Déguignet, le conteur

Ce n'est pas par hasard que Louis Ogès, alors Président de la Société Archéologique du Finistère, a choisi de faire connaître Déguignet le conteur. En 1962 quand il lit le manuscrit des Mémoires de Déguignet, il tombe sous le channe, et dans cinq longs articles dans le Télégramme, il retrace les péripéties de notre paysan bas-breton. Pour la société savante, il était difficile à l'époque de publier des écrits si polémiques. Louis Ogès extrait donc certains contes.

" Mon rôle s'est borné à grouper les légendes dispersées dans ses Mémoires, à en supprimer les longueurs, à redresser les phrases incorrectes, à les mettre en forme sans les défigurer. "
Bulletin de la Sociélé Archéologique du Finistère. 1963. p. 84.

Rééditer le travail d'Ogès n'aurait eu aucun sens. On trouvera donc ici le texte exact de Déguignet : comme pour les Mémoires nous avons rectifié l'orthographe, et chaque ajout de mot est signalé entre crochets. Dans son choix d'éditeur, Louis Ogès s'est attaché à privilégier les contes, tout en mettant en exergue l'opinion de Déguignet sur les chercheurs de légendes. Notre travail, fidèle à la mémoire de l'auteur, est de tout garder, contes, commentaires, et ces histoires mi fantastiques mi·réelles qui font le sel de notre civilisation bretonne. C'est donc l'intégrale que nous proposons au lecteur, de façon à ce qu'il exerce sa sagacité à partir du document original.

Louis Ogès a sans doute été un peu sévère envers Déguignet quand il précise qu'il a "consigné les superstitions dans ses cahiers au courant de la plume, sans aucune prétention littéraire ". Cette opinion est battue en brèche par maints critiques des "Mémoires", qui saluent les qualités d'écritures : "Déguignet a le sens de la formule caustique et du raccourci qui laisse deviner le conteur qu'il dut être ", (Daniel Morvan, ArMen), « On ne s'ennuie pas un seul instant en sa compagnie", (Yves Loisel, Le Télégramme).

C'est d'ailleurs ce qui ressort de cet épisode, qu'il raconte dans le récit de sa vie. De retour du Mexique, il est hospitalisé à Aix-en-Provence :

" Pour tuer le temps, pour me distraire et distraire les camarades de salle, je m 'étais mis à narrer des contes ... une fois commencé je ne pouvais plus m'arrêter. Tous les soirs, une fois couché, de toutes les parties de la salle on me criait : allez Caporal, il faut finir l'histoire d 'hier soir ! ... Quand j'eus fini avec les contes et légendes bretons que je savais par coeur, je fus contraint de fabriquer des contes nouveaux de toutes  pièces ".

Et hélas, trois fois hélas, Jean-Marie Déguignet n'a pas cru bon de nous retranscrire l’intégralité de ses contes. Ce florilège n'en est que plus précieux.

Bernez Rouz