Préface

Mémoires d'un paysan bas-breton.

Bernez Rouz.

Tout a commencé en 1979 : l'association de recherches historiques Arkae s'est attelée à créer un fond d'archives de la commune d'Ergué-Gabéric, aux portes de Quimper. De 2 500 habitants en 1962, cette commune dépasse les 7000 en cette fin de siècle. Il y avait urgence à collecter la mémoire d'une communauté où l'autochtone était devenu minorité. Le plus facile était d'inventorier les quelques études sur la commune ou les gens illustres qui en sont issus : le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère apparaissait comme la voie ducale pour ces premiers pas dans les chemins creux de la mémoire collective. Et c'est là, à la page 83 d'un tome grisâtre et peu engageant, portant Je millésime 1963, que Louis Ogés nous fait découvrir un " humble bouquet de fleurs ancestrales, nées de l'âme populaire de la Cornouaille bretonne " : cinquante pages de contes et légendes. Rien de plus banal, me direz-vous, dans notre Bretagne bretonnante, mais d'entrée, notre Déguignet détonne : " Les conteurs se sont moqué des savants ... pour un verre d'eau-de-vie, conteurs et conteuses inventaient des légendes issues de leur seule imagination ". Le ton est donné : Louis Ogès nous apprend que ce personnage aux opinions aussi tranchées a écrit le récit de sa vie avec cette même verve caustique, et ceci en 26 cahiers de 100 pages. C'en est trop ! Après la délectation de la découverte venait le temps des nuits blanches: où étaient donc passés ces manuscrits sulfureux ?

Notre quête nous mène alors vers une revue du début du siècle. La revue de Paris. Relancée en 1894 elle publie des textes d'auteurs connus, comme Renan, Loti, Barrès, D'annunzio. Et c'est la surprise de découvrir dans le numéro de décembre 1904, des Mémoires d'un paysan bas-bretonde Jean-Marie Déguignet. Anatole Le Braz présente l'auteur en termes dithyrambiques :

" C'était en 1897, un soir de juin. Je vis paraître un homme d'une soixantaine d'années, très vert encore d'aspect et d 'al/ure, plutôt petit, bas sur jambes et les épaules trapues, tout à fait le type du paysan quimpérois dont il portait le costume et dont il avait tout l'extérieur, avec cette particularité néanmoins, qu'au lieu d'avoir la figure rasée, comme ses pareils, il laissait librement pousser sa barbe couleur d'étoupe, qui lui hérissait le visage d'une abondante broussaille inculte. Il était chaussé de sabots. Ses vêtements étaient propres, quoique fatigués. Je ne fus pas long à m'apercevoir qu'il savait le français fort couramment, et qu'il s'en servait même, le plus souvent avec une justesse d'expression que bien des bourgeois lui eussent enviée. Il y avait une certaine âpreté dans son accent. Grande fut ma surprise d'entendre un paysan bas-breton s'exprimer avec cette désinvolture sur des croyances qui sont peut-être les plus profondément enracinées au coeur de la race. Il devina mon étonnement et, fixant sur moi le clair regard de ses yeux gris, qu'ombrageaient d'épais sourcils en auvent: " Ah / voyez-vous, c'est que je suis un paysan qui a fait du chemin, tandis que les autres piétinaient sur place ", reprit-il.

Et on découvre que notre Déguignet, tour à tour mendiant, vacher, domestique, apprend le français par lui même. Soldat, il fait la campagne de Crimée ; lors d'une permission àJérusalem, il perd la foi, révolté par les pratiques marchandes du pèlerinage. Devenu caporal, il participe à la guerre d'Italie. Puis plus rien, la Revue de Paris interrompt l'édition des Mémoires. Frustration !

Les cent trente pages de la Revue de Paris, essentiellement consacrées à ses campagnes militaires, nous avaient fait savourer un hydromel au goût sauvage ; nous avions collecté les premiers indices, restait à trouver le Graal.

Quelques sondages dans le puzzle familial nous laissaient sceptiques sur l'existence de ces cahiers, dont personne n'avait entendu parler. Il a fallu le coup de pouce d'un journaliste d'Ouest France, Laurent Quevilly - qu'il soit ici remercié - pour qu'un appel à retrouver le manuscrit porte ses fruits : c'est dans un immeuble H.L.M. de Kermoysan à Quimper que dormaient les précieux écrits. Grâce à l'amabilité des descendants de Jean·Marie Déguignet, grâce à la diligence de la municipalité d'Ergué-Gabéric, ce sont 43 cahiers soit près de 4 000 pages qui ont pu être photocopiées.

La saga de Jean-Marie Déguignet pouvait donc être complétée. A son retour de la guerre d'Italie, il cherche vainement du travail en Bretagne et signe alors un nouvel engagement. Cette fois-ci sa nouvelle carrière militaire le conduit en Algérie, puis au Mexique.

 

Démobilisé en 1868, il revient au pays comme paysan, assureur, débitant de tabac ; ses opinions républicaines et laïques le font traquer par les cléricaux. Il termine sa vie dans la misère, dans des taudis quimpérois. C'est là, dans les années 1890, qu'il écrit son histoire, son existence de " paysan de neuvième classe ".

Seulement, problème, l'Histoire de ma vie, qui est entre nos mains, n'est pas le même que le texte de la Revue de Paris. À la page 1467 du manuscrit, Jean-Marie Déguignet explique qu'Anatole Le Braz lui a offert 100 francs pour éditer ses Mémoires. Plusieurs années plus tard, ne voyant toujours rien venir, il crie au vol, pense à un complot des " monarchisto-nationalisto-cléricofards bretons ", et réécrit le récit de sa vie. C'est cette nouvelle version que nous possédons.

Restait à les mettre à la disposition du public.

Comme à Anatole Le Braz, comme à Louis Ogès, comme aux responsables de la Revue de Paris, la tâche nous est apparue particulièrement ardue. Le français de l'autodidacte Déguignet est surprenant, cousu de bretonismes, émaillé de citations en latin, en italien, en espagnol, truffé de digressions, mais riche de quantité d'expressions populaires dans son savoureux parler de Cornouaille. Il aurait fallu réécrire complètement ces Mémoires, 2 584 pages de cahiers d'écoliers ! Déjà la Revue de Paris avait renoncé, seules cent trente pages revues et corrigées, vraisemblablement par Anatole Le Braz, avaient été éditées. Mais cette version remaniée, susceptible de recueillir les faveurs des amateurs de romans-feuilletons, ne peut en aucun cas servir de référence à des lecteurs exigeants, formés aux écoles des sciences humaines.

L'option retenue fut de taper le texte petit à petit. Grâce à une chaîne de bénévoles, la bibliothèque municipale d'Ergué-Gabéric héritait d'une version accessible des 24 cahiers existants qui constituent les Mémoires de Déguignet. D'autres cahiers de moindre intérêt " traitant de philosophie, de politique, de sociologie et même de mythologie " restent encore à l'état de manuscrits.

Rapidement toutefois, on s'aperçut que les lecteurs privilégiés renonçaient à lire cette intégrale. L'auteur, qui écrivait dans des conditions particulièrement pénibles au tournant du siècle, - il vivait dans un taudis, sur un matelas de fougères - avait l'esprit obscurci par le délire de persécution : il en voulait aux nobles, aux curés, aux politiciens, causes de tous ses malheurs. Il en voulait surtout à Anatole Le Braz, " voleur " de ses manuscrits. Ses écrits sont alourdis par des considérations anticléricales, par desdigressions sur la vie politique locale ou nationale, par des anathèmes contre ses ennemis, le tout au fil de la plume dans un désordre indescriptible. Ces circonvolutions permanentes à partir du neuvième cahier rendent le récit tortueux. C'est pourquoi nous avons décidé de proposer aux éditions An Here une continuité d'extraits des aventures du citoyen Déguignet, de façon à rendre le récit cohérent et facilement accessible, sans trahir l'esprit ni la lettre de l'auteur.

Car le témoignage reste d'une force inégalée. C'est un document unique sur la société rurale bretonne du dix-neuvième siècle. Déguignet ne s'inscrit pas dans la tradition des prêtres, des nobles et des intellectuels qui ont magnifié la tradition populaire. De La Villemarqué, Souvestre, Luzel, Le Braz et bien d'autres, sont à mille lieues des préoccupations de notre autodidacte. Il s'agit, pour la première fois, du témoignage direct d'un pauvre parmi les pauvres : mendiant, vacher, soldat, sergent, cultivateur, commerçant, miséreux, aliéné - une destinée féroce, dans laquelle les plaisirs de la vie occupent peu de place. Ces mémoires d'un écorché vif remettent en cause nombre d'idées reçues sur l'âge d'or de la civilisation rurale de Basse-Bretagne.

Le soldat Déguignet est aussi particulièrement incisif sur la vie militaire. Guerre de Crimée, guerre d'Italie, guerre d'Algérie, guerre du Mexique, il aura vécu en quatorze ans toutes les expéditions du Second Empire. Il nous livre, à travers son expérience de caporal et de sergent, une plongée décapante à l'intérieur de l'armée française, un contrepoint salutaire aux comptes-rendus lénifiants écrits par les généraux et les historiens officiels.

Le plus dérangeant chez Déguignet est sans doute son parti pris anticlérical. C'est un voyage à Jérusalem qui a détourné définitivement de la religion l'élève modèle du catéchisme. " Bouffeur " de curé, ses arguments et ses anathèmes prêtent à sourire aujourd'hui, mais à l'époque où il écrivait le récit de sa vie, le Finistère était quasiment en guerre de religion. De 1902 à 1905, la politique laïque et anticléricale du gouvernement Combes était vivement contestée en Bretagne. Les manifestations contre l'expulsion des congrégations, les protestations contre l'interdiction de l'usage du breton dans la prédication, rendaient le climat particulièrement tendu. Déguignet, le républicain athée, ne pouvait guère rester l'arme au pied dans un tel débat. Il inondera les personnalités et les journaux locaux de lettres d'injures, lettres reproduites intégralement dans le texte et de peu d'intérêt. Mais ses démêlés avec le clergé local sont vifs, et une fois grattées les imprécations, le texte évoque d'une façon particulièrement savoureuse la difficulté d'être libre penseur dans une société entièrement régie et contrôlée par la toute puissance de l'Église.

 

Reste enfin cette polémique avec Anatole Le Braz. Le célèbre écrivain rencontre notre paysan à Quimper en 1897. À la lecture du texte, c'est le choc : " J'ouvris incontinent le premier cahier. Ce me fut une révélation. Je ne m'arrachai plus au charme puissant et fruste de ces confidences d'un Breton du peuple qu'après les avoir épuisées ". Il offre 100 francs à Déguignet et promet d'éditer son manuscrit. Pour des raisons qu'on ignore, ce n'est qu'en décembre 1904, (sept ans plus tard !) que La Revue de Paris commence à publier les premières pages signées Déguignet. Pendant sept ans, aucune nouvelle, par contre Le Braz publie des livres à succès comme "La Légende de la Mort chez les Bretons Armoricains". Déguignet est persuadé que l'écrivain a détruit son travail à cause de ses idées anticonformistes, ou pire encore, il aurait pillé son manuscrit pour produire sa propre littérature, d'où sa vindicte. La publication des premières pages de ses Mémoires quelques semaines avant sa mort sera un véritable baume à ses souffrances morales.

D'aucuns s'étonneront de la violence des propos de Déguignet envers ses propres compatriotes bretons. Peu trouvent grâce à ses yeux. Pourfendeur du conservatisme, de la routine, sensible aux thèses anarchistes et révolutionnaires, il s'est retrouvé en porte-à-faux par rapport à la société de son temps. Ce journal d'un écorché vif (Déguignet signifie l'écorché !), fait penser parfois aux confessions de Jean-Jacques Rousseau. Même si Déguignet irrite, son récit est vif, rebondit en permanence et se lit comme un véritable roman d'aventures. Sa grande qualité est certainement la sincérité, et par là il séduit. Nulle bibliothèque éprise de vérité ne pourra faire l'impasse sur Déguignet témoin exceptionnel et critique de " la fin des terroirs " et du début de déstructuration de la société traditionnelle bretonne.

 

Déguignet et la langue bretonne

Déguignet a écrit ses mémoires en français. Il a néanmoins utilisé largement sa langue natale, et nous donne un florilège des expressions populaires de la région de Quimper. Déguignet a écrit deux longs poèmes en breton, et un traité pour élever les abeilles. Il possédait parfaitement sa langue tant à l'oral qu'à l'écrit, et d'aucuns s'étonneront de lire, sous sa plume, des propos très durs sur cette dernière.

L'explication en est simple ; à la fin de sa vie, Déguignet souffre de la maladie de la persécution, ses ennemis obsessionnels étant le clergé et l'écrivain républicain Anatole Le Braz. Les premiers défendent la langue bretonne pour empêcher les idées nouvelles socialisantes de toucher le peuple des campagnes, le second est le grand spécialiste de la tradition populaire de la Bretagne bretonnante.

C'est parce que les défenseurs de la langue bretonne sont ses bêtes noires que Déguignet écrit des inepties pour régler ses comptes. Le breton est clairement une langue celtique, une langue riche qui a une longue tradition d'écriture, et qui a su se moderniser pour s'adapter à la société industrielle et technologique. Déguignet voyageant de Quimperlé à Trégunc, de Lorient jusqu'à Lambézellec, ne souligne pas de difficultés d'intercompréhension. Il contredit de ce fait, par sa propre expérience, l'une des rumeurs les plus tenaces que les ennemis de la langue bretonne véhiculent, à savoir que les bretonnants ne se comprendraient pas entre eux. Il faut tordre le cou une bonne fois pour toutes à ces allégations que l'écrivain reprend, l'esprit obscurci par la maladie.

 

AVERTISSEMENT

Les Mémoires d'un Paysan Bas-Breton ont été rassemblés à partir de trois sources :

- Deux pages tirées de La Revue de Paris, décembre 1904 : C'est le seul texte que l'on possède sur les premières années du petit Jean-Marie. Il est extrait de la première version des Mémoires, (24 cahiers de 40 pages), confiée aux bons soins d'Anatole Le Braz en 1897. Ce texte a été partiellement édité dans quatre numéros de la revue. Aux dires mêmes de l'éditeur, il a été largement remanié.
- Huit pages ont été extraites de cahiers manuscrits, qui sont une copie de l'original confié à Anatole le Braz, ou vraisemblablement, du premier cahier perdu. Ce manuscrit est inventorié sous le titre « Vie courte ».
- Les autres pages sont extraites de 24 cahiers, intitulés Histoire de ma vie 2-3-4 etc, Le 17e porte simplement la mention "Mémoires", et le 25e " cahier ", La pagination va de 201 à 2584. Il manque le cahier n° 1.
 
Pour faciliter l'accès à l'ensemble, riche mais touffu, nous avons pris la liberté de donner un titre - et parfois une date - à chaque extrait de façon à indiquer le thème de chaque chapitre. Les titres sont extraits du texte. Nous avons fait le choix de respecter scrupuleusement le texte de Déguignet, qui se retrouve intégralement dans ce livre. Quelques oublis nous ont obligés à rajouter un mot entre 21  crochets [ ...]. De même, certains termes illisibles ont été signalés dans le corps du texte par un point d'interrogation entre deux crochets [?]. Les puristes de la langue française s'irriteront des formes incorrectes et des bretonismes.

Nous avons pris le parti de respecter le texte, témoignage extraordinaire d'un autodidacte qui aspirait à maîtriser une langue qui n'était pas la sienne. Nous n'avons pas non plus élagué les nombreuses citations latines, anglaises, espagnoles, italiennes. Jean-Marie Déguignet affirmait ainsi son savoir et son plurilinguisme. Quant aux expressions bretonnes, c'est un des rares témoignages de la langue parlée dans la région de Quimper au siècle dernier. Nous avons conservé l'écriture, mais réécrit ces locutions dans les notes, dans l'orthographe contemporaine normalisée.

Nous avons également respecté l'orthographe des noms propres, sauf Ergué-Gabéric, Ergué-Armel, et Guélennec où la fréquente absence d'accents ou de tirets n'apparaît pas comme significative.

Les passages non retenus du manuscrit - digressions, commentaires antireligieux sur la vie de Jésus, lettres délirantes à des personnalités, considérations philosophiques et mythologiques, sont signalés entre crochets. Nous avons évité de saucissonner le texte et donc conservé de petites digressions. Enfin les notes de bas de pages ont été limitées au maximum, elles ne concernent que des éléments introuvables dans les dictionnaires communs.