Préface

Histoire de ma vie. L'intégrale des mémoires d'un paysan bas-breton.

Laurent QUEVILLY.
 
 « J'ai songé que si mes écrits venaient à tomber entre les mains de quelques étrangers, ceux-ci pourraient provoquer en ma faveur un peu de cette sympathie que j'ai en vain cherchée durant ma vie ... » Ce fut l'une des dernières pensées de Jean-Marie Déguignet. Prophétique! Nous sommes en 1904, à Quimper, dans une sordide soupente. Usé, torturé, le visage dévoré par une barbe d'étoupe, un homme écrit. Il est au soir de sa vie et se lasse de la confier à tous ces cahiers d'écolier qui s'entassent sur la table boiteuse : son enfance de mendiant, de damné de la terre dans la campagne bretonne, l'épopée du fantassin de l'Empire àl'autre bout du monde, sa quête d'idéal, ses révoltes, sa fin solitaire ...
« J'ai songé que si mes écrits... » Assurément, cette ultime phrase jetée sur le papier résonne aujourd'hui comme un présage. Car on connaît la suite. Après un siècle d'errance dans les limbes de l'oubli, la publication en mai 1998 des Mémoiresd'un paysan bas-breton restera un formidable phénomène d'édition. 150 000 exemplaires en quelques mois ! Déguignet le paria, Déguignet le libertaire est désormais un classique. Toute la presse s'est emparée du sujet. Les éditeurs étrangers. Le cinéma. Chaque conférence de Bernez Rouz, maître d'oeuvre de l'édition, remplit les salles, suscite la passion. À titre posthume, le clochard celtique est même devenu ... patron de coopérative ! Non seulement il a consolidé la maison d'édition qui a osé le publier. Mais il y a créé des emplois. À Ergué-Gabéric aussi, la patrie de son enfance, où la vente du livre a permis d'ouvrir un centre de recherches et de documentation à son nom. C'est là que s'est élaborée depuis la présente édition intégrale. C'est là encore qu'il dispose d'un site Internet particulièrement couru. Bref, la « Déguignet mania »est là ...
 
 
Un phénomène d'identification
 
Que s'est-il passé ? Foule de lecteurs aux origines rurales se sont retrouvés dans cette sotte de Jacquou le Croquant du pays Glazik. Un de ces laissés pour compte qui, mû par d'exceptionnelles facultés, aura tenté de prendre prise sur l'existence. Tout le monde aurait sûrement aimé compter dans sa généalogie un aïeul comme cet éveilleur de conscience. Tout le monde aurait aimé découvrir dans  un grenier oublié ces cahiers qui interloquent. Rouge parmi les Blancs, Déguignet nous à apportésur la ruralité de son temps un regard inédit, critique, Insolent, en rupture avec celui des intellectuels de l'époque. Par ses yeux, la campagne bretonne est alors un vase clos, voué à l'inertie sociale et sur lequel, comme une chape de plomb, pèsent noblesse et clergé. On y prêche une religion de la peur. Le faible y survit, y tombe, y meurt. Mais n'échappe pas à sa condition. On est loin du pittoresque tableau agreste dépeint par les folkloristes du XIXe siècle, loin des charmantes fêtes de nuit sur l'aire à battre, loin des pardons enrubannés. Nul journalier n'avait alors les moyens de s'emparer de la plume et dire la lutte pour l'existence. Incroyable autodidacte, Déguignet l'a fait. Obstinément.
C'est parce qu'il veut s'extirper de cette nasse étouffante, apprendre, voir du pays qu'il s'engage dans l'armée. 14 ans ! Et là, il nous conduit dans des guerres oubliées qu'ont pourtant vécues nos proches ascendants. La Crimée, la Kabylie, l'Italie, le Mexique ... Généraux et historiens ont doctement écrit sur ces quatre campagnes. Jamais un homme du rang. Jamais un sans grade en première ligne, là où ruisselle le sang. Sa dernière bataille, Déguignet la juge comme une « ignoble et criminelle intervention ».
Puis vint le retour au pays. Pour Déguignet, ce sera une lente et bruyante descente aux enfers. Son pécule en poche, la tête bien pleine, l'avenir semblait pourtant lui sourire. Un mariage, des enfants, une ferme, ses expériences agricoles promenaient de belles récoltes. Mais ses idées forgées aux  quatre coins de la planète ou encore au contact d'un anarchiste le mettent ici au ban d'une société qui hésite encore entre l'ancien et le nouveau régime. Déguignet nous a dépeint tout cela avec, de surcroît, la verve d'un authentique romancier. Entretenant un rapport tripal avec l'écriture, il parle à ses écrits comme à des êtres de chair et de sang, comme à ses seuls et ses derniers amis. Aigri. Mais point désabusé : « je termine en souhaitant à l'humanité le pouvoir, ou plutôt le vouloir de se transformer en véritables être humains, capables de se comprendre et de s'entendre dans une vie sociale digne et heureuse… » Son pavé de littérature brute, brutale, restera comme un témoignage détonnant sur les derniers relents de la féodalité. Malgré ses obsessions outrancières, ses fanfaronnades et son égotisme forcené, l'invivable Déguignet est fascinant, flamboyant, attachant même. Avec cette extraordinaire volonté de s'élever, il s'inscrit résolument dans le sens de l'Histoire, dans le sens du progrès et de l'émancipation des siens. Ses écrits, ses écrits sont comme un vieux fond de conscience collective qui surgit comme pour nous dire que 89 est à finir. Il fustige les possédants et leurs chiens de garde, sermonne aussi les gens de sa classe: « Vous avez les gouvernants que vous méritez ! »Il en appelle à la révolution violente. Radicale. La mise à bas des tabous. Visionnaire, il annonce, dénonce les effets pervers de la mécanisation, prône l'abandon du service armé, fustige l'embourgeoisement d'un socialisme naissant, défend un enseignement scolaire hors des murs et des programmes ânonnés. Tout simplement dans le grand livre ouvert de la nature. Il y a du Rousseau dans cet homme là…
 
 
L'aventure des mémoires perdus
 
150 000 exemplaires ! Si tant de monde s'est reconnu en Déguignet tout en découvrant un avant-hier insoupçonné, ce succès de librairie tient cependant du miracle. Car l'aventure des écrits de cet aventurier de l'écriture est déjà à elle seule toute une histoire ... En 1897, Anatole Le Braz préside l'Union régionaliste. Professeur à Quimper, cet écrivain adulé voit venir à lui notre écorché vif. Quand il ouvre le premier cahier, Le Braz s'attend à un énième écrit sans intérêt. Dès la première page, il est subjugué. Une mine d'or ! Il est convenu entre les deux hommes que ces mémoires d'un paysan bas-breton seront publiés sous forme de feuilleton dans la Revuede Paris puis réunis en volume. Le Braz tend 100 F d'avance à Déguignet, étant entendu que lorsque ce dernier viendra à disparaître, l'érudit percevra les droits d'auteur. Le temps passe. Rien ne paraît. Alors, Déguignet s'insurge, vitupère, vilipende. Il crie au complot ... nationalist-cléricafardo-monarchiste ». C'est certain : on lui a volé ses manuscrits pour les piller. Voire les détruire ! C'est alors qu'il réécrit de tête son récit. Beaucoup plus développé cette fois. D'une écriture élégante et sans rature. Quelques mois avant sa mort, en décembre 1904, une version très édulcorée et remaniée de ses mémoires est enfin éditée pat le Braz dans la Revuede Paris. Mais elle s'interrompt brutalement dans sa toute première partie. Pourquoi ? Mystère. Déguignet aura eu en tout cas l'ultime satisfaction de voir son nom briller « au milieu des célébrités littéraires », comme il dit. Il achève alors la seconde version de ses mémoires. Point final en janvier 1905. En août, on découvre notre Diogène quimpérois sur son lit de fougère. Mort.
 
Commence alors un long silence. Si les premiers manuscrits détenus par Le Braz ont disparu, Déguignet fut souvent tenté de détruire les seconds. Mais ils lui survivent car, bien que brouillé avec lui, son fils aîné en hérite. Oh ! ce clerc de notaire ne sait pas trop qu'en faire. Il suggère vaguement à sa soeur qui réside à Paris de demander des comptes à Le Braz. Sans suite ... En 1962, les précieux cahiers sous le bras, la petite-fille de Déguignet frappe à la porte de Louis Ogès. Conquis à son tour, l'historien quimpérois publie dans Le Télégramme un résumé succinct de la vie de Déguignet. Dans le bulletin de la société archéologique, il donne aussi une version des contes recueillis par Jean-Marie dans sa prime jeunesse. Les vrais. Pas ceux que débitaient de malicieux paysans aux collecteurs venus de la ville. Puis Ogès restitue les cahiers. Sans en éditer un livre. Sans doute sa société archéologique compte-t-elle alors trop d'âmes bien pensantes. Le temps passe à nouveau. Vingt ans… À Ergué-Gabéric, la commission d'histoire locale présidée pat Bernez Rouz s'interroge : que sont devenus les écrits sulfureux de l'enfant du pays ? En octobre 1984, un article lancé comme une bouteille à la mer dans Ouest-France trouve un écho inespéré. À sa lecture, un descendant de Déguignet décroche son téléphone : « J'ai tous les manuscrits ! » J'avoue que ce coup de fil reste à mes oreilles mon meilleur souvenir professionnel. Deux jours plus tard, dans une HLM de Kennoysan, Bernez et moi découvrions, avec l'émotion que l'on devine, les 26 cahiers étalés sur la  toile cirée. L'arrière-petit-fils de Déguignet nous avoua avoir souvent failli les jeter ...
Contactés, deux grands éditeurs ne donnèrent aucune suite. En ces années 80 imprégnées du Cheval d'orgueil, la publication d'un tel brûlot était peut-être encore prématurée.
 
 
Toute la pensée d'un homme libre
 
2584 pages ! Après tout un travail de dactylographie mené par de courageux bénévoles, les Éditions An Here relèvent enfin le défi. Mémoires puis contes originaux sont publiés en 1998. Une bombe. À tel point que certains pensent alors qu'il s'agit là d'un faux ! D'autres en revanche suspecteront un esprit de censure dans les coupes opérées. On entendra de tout! En 1999, Blanc Silex éditait à son tour les tonitruants poèmes. Mais voilà qui ne représentait qu'un gros tiers de l'oeuvre intégrale, le fil conducteur des pérégrinations de Déguignet. Nous les retrouverons ici avec force détails et commentaires. Lecteur boulimique, et ses apparitions dépenaillées à la Bibliothèquemunicipale de Quimper lui valaient le courroux du fonctionnaire de service, Déguignet aura sans doute puisé dans livres et journaux le supplément de réflexions et d'anecdotes qu'il réinjecte dans le récit de sa course chaotique. Ses envolées anticléricales vous brossent le climat de l'époque. II nous décrit par le menu comment Quimper vécut l'affaire Dreyfus, les scandales éclaboussant le pouvoir, l'atmosphère passionnelle des élections d'alors, si loin, si loin du politiquement correct. Nul plus que Déguignet n'était à l'affût des soubresauts de son monde. C'est pourquoi ce témoignage est exceptionnel, même si celui qui a tâté de l'asile, frappé d'une hypertrophie du moi, drapé dans les vertus de la Vérité, n'a pas toujours raison sur tout dans ses jugements tranchés. Il est notamment injuste avec la langue et la culture bretonnes. Mais il n'a qu'elles à la bouche. En proie à ses cogitations, le redoutable pamphlétaire a laissé aussi des heures virulentes dont il inondait gazettes et notables, son testament moral, des essais philosophiques, théologiques ... Toute une masse de réflexions tant pertinentes qu'impertinentes. Truffées de citations latines, de références bibliques, de noms, d'expressions étrangères ramenées de son voyage initiatique. Il a fallu plus d'un an pour annoter cette nouvelle édition qui ne prétend pas à l'exhaustivité. Des points restent à éclaircir, des découvertes à faire. À commencer par le traité d'apiculture en breton de Déguignet ou encore le premier cahier de sa seconde version des mémoires, documents à ce jour introuvables. Reconstituer jusqu'au moindre détail l'univers de Déguignet, s'ouvrir au public, aux chercheurs, ce sera maintenant la tâche du centre de recherches d'Ergué-Gabéric.
Hormis une centaine de pages dans lesquelles Déguignet recommence une troisième fois le récit de sa vie, saura-t-on jamais pourquoi, voici donc ses écrits complets. Y compris ses redites. Y compris ses propos les plus violents. Y compris ses réflexions confinant au délire. Voilà qui répond à une demande forte formulée par foule de lecteurs de la première édition : découvrir toute la penséed'un homme libre, hors du commun, en avance sur son temps, mon seul après avoir hurlé les aspirations étouffées de nos anciens.
 
 
 
AVERTISSEMENT
 
Jean-Marie Déguignet a écrit deux versions de ses mémoires sur deux séries de cahiers :
- Une première version est composée de 24 cahiers de 40 pages. Cette série de cahiers, acquise par Anatole Le Braz en 1897, n'a pas été retrouvée. Nous la connaissons à travers les textes publiés dans la Revuede Paris.
- La seconde version est composée de 26 cahiers d'écoliers, d'environ 100 pages. Cette seconde version, intitulée Histoire de ma vie, a été écrite entre 1898 et 1905 ; elle constitue l’essentiel de la présente édition. Les cahiers n°1 et 21 sont manquants, les autres sont numérotés de 2 à 25 bis et paginés de 2.01 à 25.84 bis (le premier nombre de chaque numéro de page reprend le numéro du cahier). Cette numérotation est précisée tout au long de cet ouvrage, en marge.
 
Pour combler le vide laissé par le cahier n° 1 manquant, la présente édition a été complétée par :
- Deux pages de la Revuede Paris de décembre 1904 : c'est le seul passage que l'on possède sur les premières années de Jean-Marie Déguignet. Il est extrait de la première version des mémoires confiée à Anatole Le Braz. Ce texte - remanié par l'éditeur de la revue - a été partiellement publié dans quatre numéros de celle-ci.
- Les pages 1 à 25 du cahier n°2 de la série intitulée Vie courte. Il s'agit d'une série de 5 cahiers d'environ 50 pages qui ne sont pas de la main de Jean-Marie Déguignet. C'est une copie des cahiers n° 1-5 de Histoire de ma vie.