La légende Napoléonienne  manuscrits, p. 472-473

Il y en avait quelques vieux qui avaient servi le grand Napoléon et s'ils ne connaissaient pas l'histoire de ce destructeur de peuples, des rois et des empires, en revanche ils connaissaient toutes les légendes qui couraient sur lui en Bretagne à cette époque ; légendes qui prenaient d'autant plus d'intérêt alors qu'on ne parlait partout que de son neveu qui allait peut-être faire comme lui. Il fallait entendre ces vieux raconter ces choses extraordinaires, surnaturelles qu'ils affirmaient avoir vues. Maintes fois ils avaient vu l'homme au petit chapeau traverser les airs avec son cheval blanc pour aller voir la position de l'ennemi. Ils l'avaient vu jeter un jeu de cartes dans l'air, et aussitôt une armée imaginaire se formait en présence de l'ennemi, sur laquelle celui-ci épuisait en pure perte toutes ses munitions.

Il était parti en Egypte1 à l'insu de tout le monde en attirant à lui par magie une armée et une escadre. Et là-bas en Egypte quand les soldats étaient découragés par la fatigue, la chaleur et la soif, du bout de son épée il leur montrait de belles villes et de grands lacs d'eau limpide qui n'existaient pas mais cela encourageait les soldats. Il était revenu en France, de là en se rendant invisible, lui et le bateau sur lequel il était. Mais là, les vieux se disputaient durement. Les uns soutenaient qu'il avait traversé toute l'escadre anglaise comme la foudre, en écartant leurs navires pour s’ouvrir un passage, mais sans que les Anglais ne vissent rien. Les autres soutenaient qu'il avait passé par-dessus les Anglais à travers les airs et ne descendit sur les eaux que lorsqu'il fut loin d'eux.

Mais parmi toutes ces légendes que ces vieux racontaient, celle de Moskou me paraissait la plus curieuse de toutes. Ils racontaient que là, durant un grand incendie qui dévora la ville entière avec ses habitants, on avait vu l'homme au petit chapeau luttant dans les airs contre un ange au-dessus de la ville même, et que l'ange finit par précipiter son adversaire dans les flammes. Ca c'était le signe des malheurs qui lui arrivèrent à la suite. Et la cause de tous ces malheurs venait de ce que l'Empereur avait renvoyé sa femme pour prendre une autre. Le bon dieu s'était fâché de cela et avait envoyé un ange pour le terrasser puisque les hommes ne pouvaient le faire. Mais au sujet de Moskou, il s'élevait des discussions ou des disputes qui duraient plus longtemps que les récits légendaires.

 
1. Campagne d’Egypte 1798-1801.