Le jargon militaire - 1854  manuscrits, p. 539 - 541

Mais je n'étais pas allé au régiment seulement pour être soldat, j'y étais allé surtout pour m'instruire puisque je n'en avais pas d'autre ressource. Malheureusement je m'aperçus bien vite que j'étais fort mal tombé pour apprendre la littérature, les sciences, dans ce milieu où presque personne ne savait lire ni même parler un mot de français comme il faut. Je n'entendais de tous côtés que des mots grossiers, ou des Bretons jargonner entre eux quoiqu'ils ne se comprennent pas, car le breton du Finistère et celui du Morbihan diffèrent autant que l'espagnol et l'italien ; des Allemands, des Gascons, des Auvergnats et des Parisiens qui ne parlaient que l'argot des faubourgs. Et avec tout ça on ne voyait pas un seul livre dans la caserne, si ce n'étaient les théories dont chaque sergent et chaque caporal avait la sienne. Quand mon caporal n'était pas là, je prenais sa théorie pour lire, et j'eus bientôt fait d'apprendre par cœur tout ce qu'il y avait là-dedans, dont je connaissais déjà la majeure partie à force de les avoir entendu rabâcher dix fois par jour sur le terrain de manœuvres. Cependant il y avait là, tout près de la caserne, un établissement de jésuites dont notre colonel en était, disait-on, un des membres. Là on m'avait dit qu'on donnait tous les soirs des leçons de lecture et d'écriture aux jeunes soldats qui désiraient s'instruire. Mais il fallait une permission spéciale. J'obtins facilement cette permission et j'allai voir ce que l'on enseignait dans cet établissement des enfants de Jésus. Je fus encore déçu. En effet, là on enseignait seulement les évangiles, des prières, des cantiques puis on y préparait des soldats pour faire leurs Pâques. Il y avait longtemps que je connaissais tout cela.