Mon savant maître - 1856  manuscrits, p. 638- 641

Là, j'avais pour camarade de lit un jeune caporal à peu près de mon âge, engagé volontaire comme moi, mais plus favorisé que moi sous le rapport de la fortune et de l'instruction. Il avait fait, me disait-il, toutes ses classes. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. C'était un terme pédagogique inconnu pour moi. En terme militaire, moi aussi j'avais fait toutes mes classes, depuis l'école du soldat jusqu'à l'école du bataillon et l'école de guerre.

Ce caporal ne parlait pas cependant le même langage que les autres soldats. Il avait des expressions auxquelles je n'étais pas habitué ; il faisait souvent des allusions a des faits historiques et à des guerriers célèbres auxquels personne dans cette baraque n'entendait rien assurément. Etant son camarade de lit ou plutôt son voisin de paillasse, je lui demandai des explications au sujet de ces faits historiques qu'il citait et ces grands guerriers qu'il nommait. Mon jeune voisin et mon supérieur ne demandaient pas mieux et il devint bientôt mon professeur. Quand je lui dis que je savais un peu lire et écrire, il me fit acheter du papier, des plumes et de l'encre qu'on trouvait alors à Kamiech. Et me voilà à l'école, cette fois, chose que j'avais tant désiré depuis mon enfance. Nous n'avions pas de livres, mais mon professeur n'en avait pas besoin. Il commença d'abord par m'expliquer les principales données de la grammaire, et les premières notions d'arithmétique. Une fois commencé, je travaillais toute la journée tant que je voyais clair. J'étais si content, si heureux, j'y mettais tant de goût et de volonté et grâce à mon incroyable mémoire, j'apprenais si vite que mon jeune professeur croyait réellement que je m'étais moqué de lui en lui disant que je n'avais jamais été à aucune école. Mais quand je lui montrai mon livret, il put lire là ce qu'on lisait alors dans la plupart des livrets des soldats : ne sait ni lire, ni écrire. Enfin il continua avec autant de plaisir que moi, je crois, à m'instruire sur toutes choses. Le soir, quand je ne voyais plus clair pour gribouiller, il me faisait de l'histoire, en passant un peu partout depuis les Egyptiens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Carthaginois les Gaulois, les Francs jusqu'à l'histoire de Napoléon le Grand et même Napoléon le Petit dont il connaissait la vie et les aventures. Pour lui prouver que ma mémoire ne me faisait jamais défaut, je lui racontais le lendemain matin tout ce qu'il m'avait expliqué la veille.