De l'existence de Dieu : premiers doutes - 1864  manuscrits, p. 4.84

Comme tous les paysans ignorants, je considérais ce monde comme étant l'univers entier, ayant au-dessous de lui l'Enfer et au-dessus le Paradis dont le ciel et les étoiles en formaient le plafond. Et c'était justement ces choses-là qui me tourmentaient le plus l'esprit, des choses que je voyais et que je ne pouvais comprendre. Pour les choses surnaturelles je m'étais déjà formé une idée contraire à toutes les autres. Je ne pouvais guère les admettre puisque je n'en voyais jamais là même où tous les autres prétendaient en voir, moi qui aurait dû être un bon voyant cependant, puisque mon père et ma mère l'étaient tous deux ; dans mes maladies, dans mes délires, dans mes rêves j'avais vu bien des choses puisque j'avais été comme Dante en enfer, au purgatoire et au paradis, que j'avais vu l'Ankou au pied de mon lit et que j'avais vu mettre mon corps au cercueil, mais ce n'était là que des images, des choses dont j'avais entendu parler, suscitées à mon esprit en délire. Certes, je ne pouvais rien expliquer de tout ça, mais je ne pouvais pas davantage expliquer les choses naturelles, des choses que je voyais tous les jours. Je me posais bien des questions, des pourquoi, mais comment trouver des parce que. J'avais bien vu dans mon petit livre breton que le monde avait été créé en six jours par un être appelé en breton Doué et que ce Doué, Dieu, était en tout semblable à l'homme. Mais ce créateur ne put créer cet homme que lorsqu'il trouva de la terre pour le fabriquer, comment avait-il fait son propre individu qui était de la même matière avant que cette matière existât et où pouvait-il être avant que rien n'existât ? Rien ne peut se contenir dans rien et ne peut concevoir ni se concevoir. Et quand même que cet être n'eût été qu'un pur esprit, il fallait bien qu'il fut quelque part dans l'étendu, il fallait donc que cet étendu fut avant lui. Et puisque l'écriture dit qu'il était matériel comme nous, il fallait que la matière existât avant.