Des concours et des cancres - 1902  manuscrits, p. 22.03-22.04

Il y en a qui disent que les enfants du peuple y sont négligés et qu’on ne donne de l’instruction qu’aux enfants des bourgeois. Certes les enfants du peuple sont négligés : mais à quoi leur servirait l’instruction puisqu’il n’y a pas de place pour eux nulle part. Il n’y a même pas assez pour les fils des bourgeois. On a beau augmenter le nombre d’officiers de terre et de mer, créer des fonctions civiles partout, il n’y a jamais assez. Tous ces fils de bourgeois veulent être officiers ou fonctionnaires, tous plus ou moins inutiles. Quant aux bas emplois réservés aux enfants du peuple, il faudrait aussi en créer cent fois plus qu’il y en a, puisqu’on a vu dernièrement à Paris que pour 20 places de gardiens de bureaux et hommes de peine, il y avait 7.000 candidats, pour 320 cantonniers 35.830 candidats, pour 22 places de concierges dans les écoles communales, 5.200 candidats, pour 3 places de contrôleurs des droits des pauvres, 1.700 candidats, pour 1 place de dames déléguées, 1.700 candidates, pour 7 places de commis aux monts-de-piété, 2.400 candidats. Et le journaliste qui rapporte cela ajoute : n’est-ce pas effrayant ? Nous croyons en tout cas, dit-il, remplir un devoir impérieux en signalant ces extraits du tableau municipal de Paris à tous ceux qui, en province, rêvent de venir chercher fortune à Paris. Mais on pourrait répéter ce même argument aux Parisiens qui rêveraient de venir chercher fortune en province : car ici, c’est la [même] chose, sinon pire encore. D’après ce petit relevé du conseil municipal parisien il y aurait pour ces emplois énoncés plus haut 139 individus pour une seule place. Et ce ne sont là qu’un très petit nombre d’emplois, ailleurs ce doit être la même chose. Combien d’individus ne sont pas ainsi de trop à Paris et par la même raison dans toute la France : il faudrait les compter par milliers et même par millions, sans compter les vieillards, les infirmes et les enfants pauvres qui n’ont pas de place non plus ceux-là, ni au soleil, ni à table. Et Piot, Barnard et compagnie crient à la dépopulation. Et les vieilles momies du Sénat vont, sur les instances de ces déments, fabriquer des lois pour obliger les gueux à fabriquer des enfants à outrance. Ces idiots comptent arriver à faire de la puériculture forcée comme d’autres font de la pisciculture et de l’ostréiculture. Ah ! si la puériculture donnait de si bons résultats que l’ostréiculture, alors ce serait bon. Il est vrai de dire cependant qu’elle produit comme cette dernière beaucoup d’huîtres et de cancres. La preuve : nos députés, nos sénateurs et tous nos administrateurs civils et militaires. Mais ce sont des huîtres et cancres des plus mauvaises qualités.