Dégradation en place publique à Lyon - 1855  manuscrits, p. 5.50

A Lyon, nous n'allions [pas] à la messe, sac au dos, comme au camp, mais tous les samedis il fallait [aller] à la grande parade sur la place Belcour, là où on dégradait les malheureux condamnés aux travaux forcés et aux boulets. Un samedi, nous vîmes dégrader un lieutenant tout jeune, un des plus beaux hommes qu'il fut possible de voir, il avait été condamné à mort, mais il avait [été] rappelé et le célèbre Lachaud1 avait fini par lui sauver la vie : il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. On l'avait amené sur la place en compagnie d'autres condamnés, en grande tenue de service, képi galonné, ses épaulettes en or, ceinturon doré, sabre à gland doré et des gants blancs aux mains. Tout le monde avait les yeux fixés sur ce bel officier. Tout à coup un roulement de tambour se fit entendre, aussitôt un gardien de prison s'approcha de l'officier et d'un tour de main fit tomber tout ce bel ornement militaire et brisa en deux son sabre, jeta le tout aux pieds du malheureux qui était là maintenant avec un mauvais pantalon, une capote de corvée sans bouton et une vieille casquette écrasée. Tout cela avait été opéré comme dans un changement de décor au théâtre, on n'avait pas eu le temps de voir dégrader cinquante six autres qui se trouvaient à côté de lui, desquels il ne différait plus maintenant sinon peut-être pour un physiologiste. Après la dégradation on leur fit faire tout le tour de la place leur casquette à la main, pour faire la quête d'usage, l'ancien lieutenant marchait en tête, les yeux baissés et ravagé par les larmes. Cet ex-lieutenant s'appelait Rosier2, il avait, disait-on, tué son capitaine en traître et par vengeance ; lui, avait soutenu qu'il l'avait tué militairement en se battant en duel, mais son système de défense fut reconnu faux, attendu que le capitaine avait été tué par-derrière.

1. Charles-Alexandre Lachaud (1818-1882) : célèbre avocat.
2. Rosier : Personne non identifié.