Déguignet expose son avis sur les causes de la défaite de 1870  Intégrale, p. 936-938

Nous arrivâmes en France1 pour assister au triste spectacle de la désorganisation de l'armée, pour voir le premier coup, le plus déplorable et plus insensé, porté à cette armée qui fut le premier grand pas vers le désastre de Sedan. C'était la suppression des grenadiers et des voltigeurs. Ces compagnies d'élite vers lesquelles se concentraient les désirs et les stimulations des soldats, caporaux et sous-officiers, qui étaient le prestige et la force entraînante d'un régiment. Le second coup porté à notre armée, aussi désastreux que le premier, fut de renvoyer tous les vieux sous-officiers dont les congés expiraient sans plus vouloir les rengager et cela au moment où la France allait avoir le plus besoin de ces vieux sous-officiers habitués et rompus à tous les exercices et dangers de toutes espèces de guerres. Là bas, au Mexique, j'avais assisté aux plus grandes canailleries, aux plus grandes infamies que puissent commettre des généraux français et maintenant en France j'assistais aux plus grandes imbécillités qu'il fut possible d'imaginer pour la joie et le bonheur de Bismarck dont une gravure du temps (mss, p. 937) le montrait avec ses yeux de travers, aiguisant un grand couteau et regardant à travers des arbres les voltigeurs et les grenadiers français leurs belles épaulettes, leurs cors de chasse et leurs grenades et des vieux sous-officiers s'en allant chez eux en congé, la tête baissée. Pour faire mieux rire le chancelier de fer, ces organisateurs de la défaite prochaine avaient, pour remplacer les vieux soldats renvoyés, formé, sur le papier, une espèce de garde dite mobile, mais qui resta parfaitement immobile jusqu'au jour où elle fut appelée pour aller en droite ligne en Prusse grossir le nombre des pensionnaires du grand Guillaume. Voilà ce que faisaient en 1867 et 68 nos grands maréchaux traîneurs de sabres, arrogants, braillards et fanfarons en présence de leurs troupes, habiles à canonner et à fusiller les Français dans leurs maisons et dans les rues, mais inhabiles, ineptes, ignobles, stupides et lâches devant les ennemis de la France. "Vive l'Etat-Major !" criait-on aujourd'hui, parce que cet Etat-Major a repoussé de son sein deux ou trois traîtres et lâches, trop petits et trop inexpérimentés dans le maniement des choses de la trahison et de la lâcheté2. Au début de la guerre de 1870, on criait aussi : "Vive l'Empereur ! Vive Mac-Mahon ! Vive Canrobert ! Vive Bourbaki ! Vive Bazaine !" et autres maréchaux et généraux fuyards et capitulards. Les Espagnols criaient aussi au début de la guerre hispano-américaine, Vive les maréchaux et les amiraux lesquels ont été écrasés du premier coup ou ont lâchement capitulé devant une armée improvisée à la hâte. Tels sont les hommes que l'on met aujourd'hui à commander et diriger les peuples dits civilisés et démocratisés. Chez nous, on ne voit partout à la tête de l'armée comme à la tête du gouvernement, que de ces types là, arrivés là, non part leurs vertus et leurs talents, mais au moyen de faveurs spéciales, surtout par l'argent ; car, quiconque est riche est tout, sans sagesse, il est sage. Il a sans rien savoir la science en partage. Nos grands actuels, nos grands représentants sont faits ainsi, bons à brailler, à discourir, à banqueter, à danser, à inaugurer, à jeter de la poudre de rhétorique aux yeux du peuple pour l'endormir.

1. On est ici dans un résumé que fait Déguignet de sa vie, et cet extrait se situe juste après son retour du Mexique.
2. Allusion à l'Affaire Dreyfus.