Les lois vues par Jean-Marie Déguignet  Intégrale, p. 872-875.

La justice civile en France et surtout ceux qui la tripatouillent et qui en vivent ne connaissant pas les gueux, ils sont totalement inconnus dans le Code civil. Les gueux ne sont connus en France que par le Code militaire, le Code pénal, par les agents de police et les gendarmes ; Il est bien dit, au livre premier du Code civil, que tout Français jouira des droits civils que : "L'enfant à tout âge doit honneur et respect à ses père et mère, qu'il reste sous leur autorité jusqu'à sa majorité ou son émancipation"1. Mais pour pouvoir jouir de tous ces droits et exercer tous ces pouvoirs il faudrait être millionnaire et le titre IX de ce premier livre se charge lui-même d'apprendre cela à ceux qui l'ignoreraient. Il y a bien aussi, dans le Code pénal un certain paragraphe concernant les enlèvements de mineurs. Mais cela est encore affaire de celle qu'on appelle la Justice devant laquelle les miséreux ne peuvent se présenter que quand ils sont conduits par les gendarmes, les mains ligotées, pour s'entendre condamner sans défense. Cette justice dit comme le farouche Jéhovah : "Qu'on ne se présenta pas à vide devant ma face". Pris comme instruments utiles dans la défense des biens et de l'homme de la nation auxquels ils n'ont aucun droit, reniés par le Code civil, méprisés et bafoués par les riches, rudoyés et humiliés par les fonctionnaires de tous ordres, chassés et traqués par les gendarmes et les policiers, invariablement condamnés pour le moindre petit méfait 1 tel est le sort réservé à nous autres, pauvres travailleurs, qui donnons toute notre vie, notre sang et nos sueurs pour nourrir grassement et honorablement (mss, p. 973) tous ces misérables vampires. Et nous n'avons pas le droit de pousser une seule plainte, sous peine d'être considéré comme anarchiste dangereux et d'être ramassé et expédié immédiatement à Cayenne. Et voilà pourquoi, je ne me suis pas présenté devant cette Thémis2 des riches et des courtisans pour lui demander justice contre mes. persécuteurs, mes spoliateurs, mes bourreaux, mes voleurs, les ravisseurs de mes enfants qui ont commis envers moi tous les crimes les plus épouvantables et les plus horribles. Et on lit dans la constitution républicaine : "La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété et son travail". Il y est même dit qu'elle doit, par une assistance fraternelle, assurer aux citoyens nécessiteux l'existence. Mais ce ne sont là que des mots vides, des phrasés creuses, des leurres comme celle qui dit que tout Français jouira des droits civils puisque les farceurs qui fabriquèrent cette constitution ont conservé toute la jurisprudence des plus anciens régimes dont on trouve les origines dans le Pentateuque3 et les lois de Numa, lois que ces anciens farceurs firent, comme plus tard Mahomet, descendre du ciel pour leur donner une origine et une autorité toute divine et sacrée. Dans cette vieille jurisprudence, dans ces vieux codes monarchiques qui régissent encore la république, dite pour rire démocratique, les miséreux, les sans sous, les ouvriers, tous ces pauvres bipèdes sans plumes ne sont connus que comme leurs confrères les quadrupèdes, et encore ces derniers sont beaucoup plus favorisés. On leur a consacré deux ou trois pages dans le Code civil sans compter les lois Grammont qui les protègent de toutes les façons, tandis que pour leurs confrères, les bipèdes, nommés ouvriers, domestiques, hommes de peine, etc. il n'y a que quatre lignes et ces quatre lignes disent ceci : (1780) "On ne peut engager ses services qu'à temps ou pour une entreprise déterminée (1781). Le maître est cru sur son affirmation pour la quotité des gages, pour les salaires et pour les acomptes donnés". Ainsi l'on voit que les malheureux prolétaires sont livrés pieds et poings liés et même la langue, (mss p. 975) par nos bonnes lois à leurs exploiteurs. Au sujet du dernier crime dont j'ai été victime de la part du fameux Le Braz Anatole, professeur et poète…

1. La belle famille de Déguignet vient d'obtenir que la garde de ses enfants lui soit retiré.
2. Déesse grecque de la Justice.
3. Les 5 premiers livres de la Bible.