Passage du Mont Cenis en barque- 1860  Intégrale, p. 8.05-8.06.

Nous arrivâmes enfin à Suse1, aux pied du fameux Mont Cenis. Là, le froid commençait à se faire sentir quoique nous fussions à la fin de juin2. Et le lendemain, nous devions monter au sommet de cette montagne au milieu de la neige. Ce qui me parut le plus curieux ce jour-là, ce fut de voir plusieurs de nos camarades faire cette ascension en bateau. Oui, en bateau à quatre mille mètres au dessus du niveau de la mer ! et voici comment : En même temps que nous, montaient des pontonniers traînant de longs bateaux sur des prolonges. Dans ces bateaux on avait d'abord mis tous nos sacs, afin que nous puissions faire la montée sans suer, ce qui aurait été mortel pour beaucoup d’entre nous en arrivant là -haut, sous vingt degrés de froid, et puis avec ces sacs on avait embarqué les malades et les éclopés. Voilà pourquoi ceux-là pouvaient se vanter, sans mentir d’avoir traversé les Alpes en bateau comme Neptune traversait la Méditerranée en charrette. N’importe, nous passâmes une rude nuit là-haut, et le lendemain, il y eut encore des malades à mettre en bateau. Mais nous autres dûmes prendre nos sacs au dos, que nous étions bien contents du reste d'avoir pour nous tenir chaud, du moins le matin, car le soir nous redescendions dans la chaleur de juin en Savoie, c'est-à-dire en France maintenant. Nous couchâmes dans un village nommé, je crois Lans Le Bourg3, au pied du mont, où j’eus l’occasion de manger de ce pain noir en tout semblable à celui de mon pays que je n’avais vu nulle part depuis que j’avais quitté la Bretagne.

1. Susa : ville italienne au pied du mont Cenis.
2. « Le Mont-Cenis, que nous traversâmes le 15 juin » (RdP, 15 février 1905, p. 643).
3. Lanslebourg-Mont-Cenis, commune frontière au pied du col du Mont-Cenis.