Paris : Au théâtre et aux musées  Intégrale, p. 7.34-7.36.

Mon premier et mon unique instituteur m'avait fait comprendre, là-bas, près de Sébastopol, que le meilleur moyen de s'instruire dans les sciences naturelles, les seules utiles, était d'étudier les choses dans leur nature même. Or toutes ces choses se trouvent ainsi à Paris, dans les musées du Louvre, du Luxembourg, de Cluny, de la Marine, des Arts et Métiers, du Jardin des Plantes, les théâtres, les cours de physiologie, de physique, de chimie et d'histoire naturelle. On pouvait même y faire de belles études des mœurs naturelles près des barrières, au quartier des chiffonniers, aux carrières de Belleville et de Montmartre1. Et nous autres soldats, nous avions entrée libre dans tous ces établissements. Et dans les théâtres, nous avions une faveur spéciale et précieuse : pendant que les civils étaient obligés de faire queue et de rester grelotter l'hiver des heures entières pour avoir une place, nous autres, il nous suffisait d'arriver dix minutes avant l'ouverture des portes pour y entrer librement, en passant entre deux haies de civils qui enviaient notre bonheur. Et une fois entrés, nous pouvions choisir les meilleures places. Nous ne nous trouvions pas beaucoup du reste. Bien des soldats demandaient, il était vrai, la permission du théâtre le dimanche, mais c'était pour aller aux bastringues des barrières ou dans les maisons aux grands numéros rouges. Je ne trouvais jamais aucun collègue pour venir avec moi, ni au théâtre, ni aux cours de sciences naturelles.

Tout au plus, quand ils n'étaient pas riches assez pour aller aux barrières, venaient-ils parfois faire un tour aux Arts et Métiers, au Louvre, au Jardin des Plantes mais sans faire attention à ce qu'ils voyaient. Sinon au musée, quand ils voyaient un statue ou un tableau représentant le nu, cela les intéressait comme les singes du Jardin des Plantes. Aussi je préférais être seul, alors je passais des heures entières dans ces musées où l'on peut étudier.

1. J.-M. D. parle de ces lieux dans la Revue de Paris (1er février 1905, p. 620-621) pour y avoir fait la « police des mœurs ».