Testament de Jean-Marie Déguignet - 1855  Intégrale, p. 906-909.

(...)1 mon voleur, le triste sire Le Braz. J'ai recommencé les écrits que cette canaille m'a volé qui ne sont autres que l'histoire très curieuse et très intéressante de ma vie entremêlée d'anecdotes diverses, de réflexions philosophiques, de questions morales, sociales, économiques et scientifiques. Mais de peur de ne pas avoir le temps d'achever ce travail je vais donner ici un résumé succinct et qui sera en même temps mon testament. Oui, mon testament. « Mais, me disait un jour Quinquis, de Kernoter, tu n'as rien à léguer, comment et pourquoi faire un testament ? ». C'est vrai, je n'ai à léguer à la postérité, à mes descendants qu'un nom sans tâche ; mais j'estime, dans ma très humble appréciation, que ce titre vaut bien quelque chose. C'est un legs dont mes descendants pourront jouir jusqu'à leur extinction, tandis que Le Beaudy n'a joui que quelques mois et quelle jouissance, des trente millions volés qu'on lui avait légués et avec lesquels il avait fait naître de nombreux criminels qui ont eu à souffrir plus que lui de leurs crimes et les descendants en auront encore à souffrir. Et on peut compter par milliers les légataires comme Le Beaudy, et les testateurs financiers et autres possesseurs se comptent par millions. Mais les testaments moraux et humanitaires faits en faveur de l'humanité entière sont très rares et ainsi, beaucoup de ces testaments n'ont jamais eu aucune valeur morale, ni économique et ne pouvaient en avoir. Pour ma part, j'en ai lu plusieurs de ces testaments mais je ne retiens que deux de bons. Celui d'un grand (p. 907) américain dont les Yankees ont suivi et suivent toujours les principaux articles. Si ce testament qui est à la fois moral et économique était suivi partout il n'y aurait ni crime, ni misère sur ce petit globe. L'autre était d'un français, un prêtre même, un testament tout moral et scientifique mais d'une moralité suggestive et d'une science parfaite. Ce vieux prêtre jurait sur sa conscience qu'ayant été contraint de mentir toute sa vie, il allait, à la veille de la quitter, dire la vérité. Et il a dit et fort bien dit la vérité et toute la vérité sur les fourberies et les canailles qu'emploient les prêtres de toutes les religions pour abrutir, tromper et voler les imbéciles humains. Ce vieux prêtre ne fit pas comme ont fait Félicité de Lamennais et le jésuite Renan qui jetèrent aux orties leurs robes de mensonge pour mieux mentir ailleurs et d'une façon plus lucrative. N'ayant jamais été à l'école et n'ayant eu ni guide ni conseiller je puis dire hautement que je suis un pur enfant de la nature : c'est elle et elle seule qui a été mon institutrice et mon inspiratrice, c'est par elle et d'après elle que je parle et j'écris toujours. Cette vieille mère ne peut pas mentir. On peut donc être assuré de trouver toujours et partout la vérité dans mes écrits, toute nue et désagréable parfois pour certaines gens, mais ainsi le veulent la Nature sa mère, la Vertu, sa fille, toutes mes chères et bonnes amies au sein desquelles j'ai passé les plus heureux jours de ma vie. Certains rhéteurs prétentieux disent qu'il ne suffit pas de connaître des choses et d'avoir des idées pour être écrivain, il faut encore avoir une méthode pour les écrire. Oh oui, pour écrire des sottises des fables absurdes, des mensonges et autres charlataneries et pour donner à tout cela la couleur de la vérité, il faut certainement avoir une méthode et pour cela il faut aller aux écoles spéciales où on enseigne cette méthode. Mais pour écrire la vérité, pour décrire et peindre les hommes et les choses tel qu'ils sont, la méthode est facile ; il suffit de connaître leurs formes et leurs qualités et de les exprimer ainsi. De donner à tous et leurs qualités et leurs noms, de nommer les dieux monstres et leurs prêtres fripons. Cette méthode là m'a été enseigné, comme tout le reste par la bonne mère, la Nature et par la Vertu, sa petite fille. Et c'est par cette méthode que j'ai écrit l'histoire de ma (p. 909) vie que le poète Anatole Le Braz m'a volée mais que je compte refaire si ma vieille mère, toujours jeune et son amant Kronos me le permettent. En attendant, je vais donner ici un court résumé de cette existence extraordinaire. Né de deux malheureux, les plus pauvres du pays bas breton, je dus commencer par mendier de ferme en ferme dès que mes jambes purent me conduire...

1. Après les quelques pages qui ne s'inscrivent pas dans la continuité du texte du 8e cahier (en Kabylie), Jean-Marie Déguignet entame soudainement un résumé de sa vie. Le cahier suivant reprendra sa vie au Mexique.