Une critique littéraire de Jean-Marie Déguignet - 1863  Intégrale, p. 8.81-8.85.

Mais le bonhomme, qui était ancien sous-off, avait aussi une bibliothèque dans laquelle il avait tous les ouvrages nouveaux notamment Les Misérables de Victor Hugo1 et La Vie de Jésus de Renan2 dont on parlait tant alors. Ouvrages qui durent leur fortune à la grande disette qui régnait alors en littérature et aussi à ceux-là même qui voulaient interdire la lecture de ces ouvrages, c'est-à-dire aux évêques et au Pape lui-même, qui avait mis à l'index La Vie de Jésus. Et Badinguet aussi, voulant plaire au Pape son compère retira à Renan sa chaire de professeur. Tout cela était plus que suffisant pour attirer sur ce livre l'attention universelle. Aussi Renan et ses éditeurs se réjouissaient, leurs adversaires leur faisant une fortune colossale. Les Misérables, je les avais déjà lu en partie à Poitiers. Mais La Vie de Jésus venait de paraître seulement. Le gardien de la source, quand il sut par le peintre que j'étais moi aussi un ancien sous-off, m'admit volontiers dans son intimité intérieure et me permit de lire chez lui cet ouvrage impie. Cela me fit d'abord d'autant plus de plaisir de voir cet ouvrage que l'auteur était un compatriote, un Breton bretonnant comme moi. Et puis, je connaissais La Vie de Jésus par cœur depuis longtemps puisque j'avais si souvent lu et relu les Evangiles, les seuls écrits qu'on puisse consulter pour connaître la personnalité de ce Jésus puisqu'il n'est pas question de lui dans aucune histoire du temps. Comment donc le petit breton Renan pouvait-il dépeindre cet être fabuleux autrement qu'on le trouve dans les récits évangéliques ? C'était ce que je voulais voir. Mais comme l'on dit et comme me l'avait indiqué mon jeune professeur à Kamiech, le style c'est l'homme. C'est-à-dire depuis ce temps-là, dès que j'ai lu quelques pages ou même quelques lignes d'un écrivain quelconque, je sais de suite quel est le caractère de cet écrivain. Aussi, dès la première page de cette fameuse Vie de Jésus, je vis que mon compatriote était resté jésuite, mais un jésuite plus malin, plus roué que tous ses collègues de Saint-Sulpice d'où il s'était échappé pour exploiter seul et à sa manière ce non juif [sic] avec lequel tant d'imposteurs, de charlatans et de fripons ont exploité l'imbécillité humaine depuis tant de siècles. Ce petit malin breton avait profité d'un moment de disette de livres pour faire passer son roman jésuitique. En savant jésuite, il avait calculé le gros bénéfice qu'il en obtiendrait, car il savait que ses collègues à robes longues et les confrères séculiers ne manqueraient pas de lui prêter leur concours dans ce but en publiant partout « l'œuvre impie ». Quand j'eus fini cette lecture qui ne fut pas bien longue, le patron me demanda ce que j'en pensais. Je lui répondis que ce n'était là que l'œuvre d'un rhéteur, d'un phraseur, d'un bon charlatan, que ce petit jésuite n'avait écrit qu'un cinquième évangile aussi obscur et aussi contradictoire que les quatre premiers ; que ce farceur n'avait pu séduire ses lecteurs que par une phraséologie amphibologique comme Bossuet l'avait fait avant lui avec ces mêmes stupides et grossières légendes juives et comme le firent également deux autres compatriotes à Renan, deux nobles bretons, Chateaubriand3 et Félicité de La Mennais4. Mais notre commandant ne comprenait pas de cette façon là. Alors il faut relire ça, lui dis-je. Et d'abord pour comprendre cet évangile de Renan, il faut absolument connaître les quatre évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean ; et il n'est pas inutile non plus de voir une autre vie de Jésus contée par l'Allemand Strauss5, vie beaucoup plus véridique ou du moins plus conforme aux récits évangéliques, dans lesquels ainsi que le démontre ce Strauss, et ainsi que tout homme de bon sens pourrait le faire, il est impossible de trouver autre chose qu'un imposteur, un parjure, un impie, un traître et un bandit tel qu'était son prétendu père David, et ce fut pour tous ces crimes qu'il fut condamné à mort par deux tribunaux distincts, celui des Juifs et celui des Romains. Et c'est de ce criminel que Renan a fait un « homme supérieur », « un grand chef d'école » « qui fonda ce haut spiritualisme qui, pendant des siècles a rempli les âmes de joie à travers cette vallée de larmes ». On comprendra, dit-il, comment ce Jésus fut grand quand on verra combien ses disciples furent petits. Et c'est sur ces mots que le blagueur s'arrête dans ses récits fantaisistes, amphigouriques, amphibologiques et contradictoires de la vie de son héros, c'est-à-dire au moment de l’exécution de celui-ci. Il a cru alors avoir excité la curiosité du lecteur et le prévient que dans un prochain volume, « qu'il a hâte de composer », il pourra voir la suite. C'est-à-dire que moyennant dix francs de plus, le lecteur pourra savoir comment « ce Fils de l'Homme », de l'Eternel, de David, du Saint-Esprit, et de la fille adultère et adultérine de Joachim, ressuscita et monta au ciel. Voilà bien les boniments du pitre !

1. Les Misérables ont été publié en 1862.
2La Vie de Jésus est publiée en 1863. Ernest Renan est professeur d'hébreu au Collège de France, quand il publie en huit volumes son 3. Histoire des Origines du Christianisme. Le livre fit scandale et fut mis à l’index par l’Eglise catholique. 
4. François-René de Châteaubriand, est l'auteur entre autres du Génie du Christianisme (1802).
5. Félicité de La Mennais a publié un Essai sur l'Indifférence en Matière de Religion. Fondateur du christianisme libéral, il est désavoué par le Pape et se sépare de l'Eglise. Son ouvrage le plus célèbre reste La parole d'un croyant, 1834. 
6. Dans sa Vie de Jésus, David Strauss (1808-1874), théologien originaire du Wurtemberg, considère l'histoire évangélique comme un véritable mythe.