Voltigeur - 1er janvier - 1858  Intégrale, p. 7.13 - 7.14.

L'évènement dont je veux parler arriva pour moi le matin du premier janvier, au moment même où nous étions en train, à la cantine, de célébrer la nouvelle année. Tout à coup le fourrier de ma compagnie entre et demande le caporal Duguines : 

"Présent, répondis-je. 
- Vous savez, dit-il, que vous êtes nommé aux voltigeurs du bataillon ?1

Je crois bien que Louis Napoléon, le 2 Décembre, quand on vint lui annoncer que l'insurrection était vaincue, et qu'il pouvait aller tranquillement aux Tuileries s'asseoir sur le trône n'eut pas plus de joie que j'en eus en entendant le fourrier prononcer ces paroles, car lui s’y attendait, ou du moins de deux choses l'une, où aller au camp de Satory2 recevoir douze balles dans le corps comme on le lui avait dit ou aller s'asseoir sur le trône. Mais moi je n’attendais rien. Et comment du reste ? J'étais le plus jeune caporal de la compagnie, et même je crois de tout le régiment, et sans aucune espèce de protection. Ce fut une véritable surprise pour moi, comme pour mes collègues, tous vieux caporaux et qui espéraient depuis longtemps leur tour de passer soit aux voltigeurs, soit aux grenadiers. Etre voltigeur ou grenadier était le plus grand bonheur des simples soldats qui ne savaient ni lire ni écrire et qui ne pouvaient par conséquent, espérer autre chose, c'était pour eux le bâton de maréchal. Mais [pour] y passer, il fallait avoir des qualités et même des vertus spéciales : il fallait être d'une propreté exemplaire et d'une conduite irréprochable, et il fallait être bon marcheur et bon tireur. Mais pour les caporaux et sous-officiers qui y passaient, il fallait encore, outre toutes ces qualités, être bon théoricien et bon commandeur. Il fallait être comme on disait, "sans peur et sans reproche"

1. Le registre matricule de la troupe du 26e de ligne (SHAT, 34 YC 1194) indique le 2 janvier. 
2. Camp de Satory : champ de manœuvres au sud-ouest de Versailles.