Dans la presse    

Jean-Marie Déguignet : Mémoires d'un paysan bas-breton  

Michel Polac Charlie Hebdo - 23/12/1998  

La Très Petite Bibliothèque

La voix du peuple  

 

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LE FOLKLORE RÉGIONALISTE m'a toujours barbé, mais les Mémoires d'un paysan bas-breton transcendent tous les genres et même la littérature : Jean-Marie Déguignet (1834- 1905) ne figurera jamais dans les manuels scolaires et, vu l’éditeur « An Here » (Ar Releg Kerhuon 29480 !), Il risque de ne jamais figurerà la vitrine des librairesde France (en Bretagne déjà 10 000 exemplaires vendus). Je dois cette découverte à Michel Massé (la troupe « 4 litres 12 » à Nancy, mais breton quand même) : à vous de prendre le relais. Je ne sais si J. -M.D. est un «écrivain », mais ce sacré bonhomme est un sacré caractère ; un têtu, un indépendant, un libertaire, un républicain. Un bouffeur de curés et de seigneurs ; il n'est pas la «voix des humbles », mais le porte-parole - plutôt le porte-mots puisqu' il a appris seul et en cachette à lire et à écrire et à parler français - d'un peuple breton illettré parlant « patois »et maintenu dans l'ignorance et la superstition par le clergé et la noblesse. Indomptable, J.-M.D. en a tant bavé qu’à la fin sa raison vacille, qu'on l'enferme un temps à l'asile pour délire de persécution, mais il résiste en récrivant ses Mémoires - après qu'un prof lui a piqué le premier manuscrit pour le faire publier. Disciple de Diogène, J.-M.D. meurt sur son grabat, plein de poux (mais sans puces ni punaises, ses vraies ennemies) dans un taudis de Quimper, bouclant la boucle de la misère mais triomphant de l'oubli rêvant d'une gloire, posthume, car, oh miracle, un chapitre est publie dans La Revue de Paris. Il suffit d'un parasite des patates pour qu'au XIXe Siècle un pauvre métayer incapable de payer son loyer soit chassé par le seigneur et maître. Avec sa famille, une ribambelle d'enfants bien sûr, le père végète donc dans un taudis de Quimper et le petit Jean-Marie est envoyé mendier : un vrai métier où il faut apprendre les bonnes malédictions qui terroriseront les récalcitrants, avares mais plus encore superstitieux. Victime d'accidents multiples, Jean-Marie a un trou purulent à la tempe « par où l’instruction entre mieux que chez les autres ». Autodidacte clandestin, Jean-Marie ne supporte plus ses semblables et veut découvrir le monde : malgré son 1,53 m, il devint  soldat et fait les campagnes de Crimée, d’Italie, de Kabylie et du Mexique : pas de hauts faits, mais des marches et contremarches (on peut sauter un peu), et des portraits peu amènes des ganaches galonnées : il se trouve même nez à nez avec cet ahuri d'empereur Maximilien au moment de la débâcle de Badinguet. Dur à cuire, antimilitariste de plus en plus rouge et athée grâce à ses rencontres avec des gens cultivés - il apprend quatre langues-. Jean-Marie finit sergent « malgré lui ». Des combats, il ne retient que les atrocités réciproques en Kabylie. Au bout de quatorze ans, l’armée n'en veut plus, trop vieux, et il doit avoir le mal du pays (il n'avoue jamais) : alpagué par les « cousins» qui lorgnent sur son pécule, Il se retrouve marié « malgré lui » (n'empêche qu'ilpasse une nuit de noces inoubliable dans une folie en ruine pour fuir les crétins et leur rite de dépucelage). Fermier modèle et moderne (où a-t-il appris?, mystère), il fait des jaloux qui refusent l'innovation. Prêt toujours à se battre avec les vicaires, propagandiste de la République, Jean-Marie, comme son père, perd sa ferme, sa femme (elle meurt à la suite d 'une crise de delirium tremens, banal dans ces régions), et la boule : heureuse petite folie qui en fait un ... eh bien oui, un écrivain, qui déjà se méfie des sociétés régionalistes qui veulent sauver le breton et les traditions mais pour mieux restaurer le pouvoir de l'Église et d'un roi (sous Pétain, on nous bassinait avec Mistral, Maurras, les félibriges, les bigoudens, les cornemuses, les bourrées). On oublie que jusqu'en 1940 les bonnes étaient bretonnes, logées dans des sixièmes sans eau et sans chauffage : mes parents avaient une Félicie qui est morte tubarde. Et en 1928, le finlandais Mika Waltari visite Carnac et dans son très beau petit Mademoiselle de Brooklyn (Actes Sud), décrit ahuri des Bretons primitifs comme des Papous. Quel chemin jusqu'à ... Pinault, première fortune de France, et aux Bolloré, déjà gros patrons au XIXe siècle: Jean-Marie dénonce leurs machines« coupeuses de bras », parce que chaque fois qu’ils en achètent une ils virent douze ouvriers. Lisez Déguignet dans l'excellente sélection faite par Bernez Rouz.